Vous avez tous remarqué que le lait frais entier en petit format, ce fameux demi-litre à courte conservation que nos familles marocaines avaient l’habitude d’acheter à petit prix, a pratiquement disparu des rayons. À sa place, on trouve maintenant du lait UHT demi-écrémé vendu au même prix, voire plus cher. Ce que beaucoup de consommateurs ne réalisent pas, c’est qu’on leur vend un produit différent, moins riche, qui coûte moins cher à produire. Cette réalité que vivent des millions de Marocains mérite qu’on s’y arrête, surtout maintenant que le président de Maroc Lait, Rachid Khattate, annonce une reprise progressive de la filière grâce aux dernières pluies. Mais cette reprise va-t-elle vraiment profiter aux consommateurs et aux producteurs, ou seulement aux intermédiaires ?
Ce qu’on ne vous dit pas sur le lait demi-écrémé
Le lait demi-écrémé n’est pas simplement “un autre type de lait”. C’est du lait entier auquel on a retiré environ la moitié de sa matière grasse naturelle. Le lait entier contient 3,5% de matières grasses par litre, le demi-écrémé seulement 1,5 à 1,8%. Cette crème retirée n’est pas jetée, elle est valorisée et vendue séparément comme crème fraîche à des prix bien plus élevés (10 à 20 DH les 200ml selon les marques). Autrement dit, les industriels retirent un produit de haute valeur du lait, le vendent à part, et vous proposent ce qui reste au même prix que l’ancien lait entier. Sur le plan nutritionnel, le lait demi-écrémé contient environ 46 kcal pour 100ml contre 64 kcal pour le lait entier, et perd une partie importante des vitamines liposolubles (A, D, E, K) qui se trouvent justement dans la matière grasse.
Les chiffres que personne ne vous dit
Le Conseil de la Concurrence a publié en février 2025 un avis officiel (A/1/25) qui fait froid dans le dos. Pour le lait pasteurisé demi-écrémé en brique vendu à 4,50 DH le demi-litre dans les grandes surfaces, le distributeur l’achète autour de 3 DH. Le coût de sortie d’usine oscille entre 2,20 et 2,50 DH. L’écart total entre le producteur et l’étalage dépasse donc 2 DH par demi-litre, soit plus de 40% du prix final. Pour le lait UHT, la situation est identique : les prix au détail dépassent régulièrement 10 DH le litre pour des produits dont le tarif de cession se situe autour de 6,50 à 7 DH. Et Dieu merci, ces données ne sortent pas d’une enquête militante mais d’une institution officielle de l’État.
Une filière qui souffre depuis 7 ans
La production laitière marocaine a chuté de plus de 25% durant les années de sécheresse, passant de 2,55 milliards de litres par an à moins de 2 milliards. Dans certaines régions comme Casablanca-Settat, Béni Mellal-Khénifra et Fès-Meknès, la baisse a dépassé les 50%. Au Tadla, la collecte laitière a diminué de 30 à 40% par rapport aux campagnes précédentes. Les éleveurs ont vendu leur cheptel pour survivre, incapables de couvrir les coûts de l’alimentation animale qui ont explosé. Le prix du lait cru payé aux producteurs stagne autour de 5 DH le litre, alors que les experts estiment qu’il faudrait atteindre au moins 6 DH pour permettre aux éleveurs de reconstituer leur cheptel et relancer durablement la filière.
La reprise annoncée : pour qui exactement ?
Rachid Khattate, président de Maroc Lait, confirme que la filière bénéficie d’un répit grâce aux pluies récentes et que de nouveaux projets sont en préparation pour structurer le secteur. La biomasse fourragère se reconstitue, ce qui soulage la trésorerie des éleveurs en réduisant les coûts d’alimentation. Un contrat-programme de plus de 12 milliards de dirhams a été signé en mai 2023 entre la Fédération Maroc Lait et le ministère de l’Agriculture. L’objectif est de collecter la totalité du lait produit par les éleveurs et d’assurer un approvisionnement régulier du marché en produits laitiers. Ces mesures sont nécessaires et bienvenues pour les producteurs qui ont souffert.
Le lait entier frais a disparu, personne n’en parle
Le lait frais entier de 500 ml, celui que les familles marocaines achetaient traditionnellement autour de 3,40 à 3,95 DH, se fait de plus en plus rare. Les sites de vente en ligne affichent régulièrement “rupture de stock” pour ce format. À la place, les industriels poussent massivement le lait UHT demi-écrémé, moins coûteux à produire (pas de chaîne du froid, crème retirée et vendue à part), avec une durée de conservation bien plus longue (plusieurs mois contre quelques jours), mais vendu pratiquement au même prix. La culture marocaine a toujours privilégié le lait entier pour sa richesse nutritionnelle, son goût authentique et son onctuosité. Aujourd’hui, ce choix disparaît progressivement sans que les consommateurs réalisent qu’on leur propose un produit moins riche au même prix.
Ce que les Marocains méritent vraiment
Les consommateurs marocains ne demandent pas la charité, ils veulent simplement en avoir pour leur argent. Si la filière reprend, si les pluies permettent aux éleveurs de reconstituer leur cheptel, si les programmes gouvernementaux mobilisent des milliards de dirhams, alors il est légitime d’attendre que cette amélioration se traduise aussi dans les rayons. Les producteurs doivent être payés à leur juste valeur (6 DH le litre minimum), mais les consommateurs ne doivent pas non plus subir des marges de 40% qui n’ont aucune justification économique claire, ni se voir proposer du lait demi-écrémé au prix de l’ancien lait entier. Le lait frais entier en petit format doit redevenir accessible, et les prix doivent refléter la réalité des coûts de production, pas la désorganisation et l’absence de régulation du secteur.



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