Une décision française qui ébranle nos filières d’exportation
Le 4 janvier 2026 restera une date marquante pour nos exportateurs agricoles.Sébastien Lecornu, Premier ministre français, et Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, ont annoncéune mesure qui fait trembler nos producteurs de tomates, d’agrumes et de légumes : la suspension des importations de produits contenant des résidus de cinq substances interdites en Europe. Un arrêté qui entre en vigueur immédiatement et qui cible directement les pays exportateurs, dont le Maroc figure en première ligne. Cette annonce n’est pas anodine. Elle s’accompagne de contrôles renforcés par une brigade spécialisée et d’analyses systématiques aux frontières françaises. Pour nos agriculteurs qui ont fait de la France leur premier débouché, l’inquiétude monte. La question sur toutes les lèvres : nos exportations sont-elles en danger ?
La France, un partenaire commercial vital pour notre agriculture
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Maroc est devenu le troisième exportateur mondial de tomates, avec un volume record de 745 000 tonnes expédiées lors de la campagne 2024/2025. Et c’est la France qui absorbe la moitié de cette production, soit environ 372 500 tonnes, représentant un milliard d’euros de recettes annuelles. Un partenariat commercial majeur qui fait vivre des milliers de familles dans les régions d’Agadir, Souss-Massa et Dakhla. Au-delà des tomates, c’est toute notre filière fruits et légumes qui dépend du marché français : tomates cerises, courgettes, agrumes, poivrons… La proximité géographique et les accords commerciaux UE-Maroc ont permis à nos producteurs de construire une relation de confiance avec les distributeurs français. Aujourd’hui, cette relation vacille.
Cinq substances dans le viseur : le mancozèbe en tête
Les substances interdites visées par l’arrêté français sont le mancozèbe, le glufosinate, le thiophanate-méthyl, le carbendazime et le bénomyl. Des noms techniques qui cachent une réalité préoccupante : ces fongicides et herbicides, bannis en Europe depuis 2018 à 2021 pour leurs effets sur la santé (cancérigènes, toxiques pour la reproduction, perturbateurs endocriniens), sont encore utilisés dans plusieurs pays exportateurs. Le mancozèbe, notamment, est largement employé au Maroc pour lutter contre le mildiou de la tomate sous serre. Un bulletin technique du ministère marocain de l’Agriculture avait déjà, en 1998, souligné son utilisation mais s’inquiétait des surdosages. Aujourd’hui, cette substance se retrouve au cœur de la polémique, classée comme perturbateur endocrinien dangereux pour la fertilité par l’UE.
Nos organismes de contrôle sont-ils à la hauteur ?
Face à cette menace, une question légitime se pose : nos produits respectent-ils les normes européennes ? La réponse est nuancée. Le Maroc dispose de Morocco Foodex et de l’ONSSA, deux organismes reconnus par l’Union européenne pour contrôler la conformité de nos exportations. Chaque lot destiné à l’export doit passer par des analyses multirésiduelles en laboratoire pour détecter les résidus de pesticides et garantir le respect des limites maximales autorisées (LMR). Sur le papier, le système est solide. Dans la pratique, les opérateurs pointent du doigt le secteur informel et les difficultés de traçabilité. Une réunion s’est d’ailleurs tenue récemment au Maroc pour réduire l’utilisation des pesticides dangereux dans les cultures destinées à l’exportation. Mais entre la réglementation et son application stricte sur le terrain, il y a parfois un écart que nos agriculteurs devront combler rapidement.
Protectionnisme déguisé ou vraie préoccupation sanitaire ?
Beaucoup d’observateurs y voient une manœuvre politique. Cette annonce intervient alors que les agriculteurs français multiplient les manifestations contre l’accord de libre-échange Mercosur et dénoncent la “concurrence déloyale”. Sébastien Lecornu l’a d’ailleurs présenté comme une “première étape pour protéger nos filières et lutter contre la concurrence déloyale”. Un vocabulaire qui laisse peu de doutes sur les motivations sous-jacentes. La tomate cerise marocaine, plus compétitive que la production française, dérange outre-Méditerranée.
Nos exportations de tomates vers la France ne cessent de croître : 425 552 tonnes en 2022 (+19% sur un an), contribuant à notre record de 745 000 tonnes toutes destinations en 2024/2025.
Un succès commercial qui fait grincer des dents les producteurs français qui voient leurs parts de marché s’éroder. Cette mesure sanitaire arrive donc à point nommé pour ralentir nos exportateurs.
Que doivent faire nos agriculteurs maintenant ?
L’heure est à l’action, pas à la panique. Nos producteurs ont les moyens de s’adapter. D’abord, renforcer la traçabilité totale de leurs intrants. Morocco Foodex et l’ONSSA doivent intensifier les contrôles et accompagner les exploitants vers des alternatives aux substances interdites. Des solutions existent : des fongicides biologiques, des méthodes de lutte intégrée, des variétés résistantes. Ensuite, diversifier nos marchés. Si la France reste stratégique, le Royaume-Uni (15% de nos exportations), les Pays-Bas, l’Allemagne et même les marchés africains offrent des opportunités. Notre agriculture a prouvé sa résilience face à la sécheresse, elle doit maintenant prouver sa capacité à respecter les normes les plus strictes.
Une opportunité de montée en gamme
Paradoxalement, cette crise peut devenir une chance. En éliminant définitivement ces substances controversées de nos pratiques agricoles, le Maroc enverra un message fort aux marchés internationaux : nos produits sont sains, traçables, respectueux de la santé des consommateurs. Une image de marque qui vaut de l’or sur les marchés européens exigeants. Les agriculteurs marocains ont déjà démontré leur capacité d’innovation. Le prix moyen d’exportation de nos tomates (1,68 €/kg) est le deuxième plus élevé au monde, juste derrière les Pays-Bas. Cette performance prouve que nous savons produire de la qualité. Il est temps de le faire avec des pratiques irréprochables.


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