Dès le 1er janvier 2026, le salaire minimum agricole grimpe à 97,44 dirhams par jour. Une bonne nouvelle sur le papier. Mais sur le terrain, un paradoxe persiste : les agriculteurs marocains paient déjà bien au-delà, et pourtant, les champs manquent cruellement de bras. Enquête sur une crise qui interroge tout le secteur agricole.
Le 1er janvier 2026 : Une augmentation officielle de 5%
À partir du 1er janvier 2026, le Salaire Minimum Agricole Garanti (SMAG) passera à 97,44 dirhams par jour, soit une augmentation de 5% par rapport à 2025 (92,85 DH). Cette revalorisation, qui représente une hausse cumulée de 25% (soit +20,74 DH/jour) depuis le début des revalorisations, vise à améliorer le pouvoir d’achat des ouvriers agricoles face à l’inflation.
Sur le papier, c’est une avancée sociale importante. Mais dans les faits, cette mesure ne résout pas un problème bien plus profond : la pénurie structurelle de main-d’œuvre agricole qui paralyse le secteur depuis plusieurs années.
Dans les oliveraies : 150 DH par jour… et toujours pas assez d’ouvriers
La campagne oléicole 2025 illustre parfaitement ce paradoxe. Grâce aux pluies automnales, la production d’olives affiche des niveaux records. Le prix de l’huile d’olive a chuté entre 50 et 60 dirhams le litre, contre 120 à 150 dirhams l’année dernière. Une aubaine pour les consommateurs.
Mais dans les oliveraies, c’est la panique. Les agriculteurs peinent à recruter, malgré des salaires qui explosent. À Kalaa des Sraghna, le salaire journalier atteint désormais 150 dirhams, soit 54% au-dessus du SMAG officiel. Le coût de ramassage d’une caisse d’olives (30-32 kg) frôle les 35 dirhams, contre 20-25 dirhams les années précédentes.
Et malgré ces salaires bien au-dessus du minimum légal, les agriculteurs ne trouvent pas suffisamment d’ouvriers. Certains partent vers d’autres régions (Taourirt, Guercif), d’autres préfèrent rester en ville. Résultat : les huileries sont encombrées, la récolte prend un retard considérable, et la saison pourrait se prolonger exceptionnellement jusqu’en février, voire mars 2026, juste après le Ramadan.
Le grand paradoxe marocain : 13,3% de chômage… et les champs qui manquent de bras
Le Maroc affiche un taux de chômage de 13,3% et un taux d’activité de 43,5% (Haut Commissariat au Plan). Au deuxième trimestre 2025, le pays a perdu 108 000 emplois agricoles. Et pourtant, dans toutes les régions du Royaume, les agriculteurs tirent la sonnette d’alarme : impossible de recruter suffisamment.
Othmane Michbal, directeur général adjoint des Domaines Zniber, résume la situation : “La pénurie de main-d’œuvre est devenue un problème structurel qui touche toutes les régions du Maroc. La main-d’œuvre se trouve aujourd’hui à 100 ou 150 kilomètres des sites de production, à un coût élevé. Je dirais que la pénurie de main-d’œuvre devient plus alarmante que la pénurie d’eau.”
Des milliers de Marocains partent chaque année vers les exploitations européennes, où les conditions de travail sont souvent mieux encadrées. Pendant ce temps, les champs marocains manquent cruellement de bras.
Pourquoi cette désaffection pour le travail agricole ?
Si des milliers de jeunes préfèrent rester au chômage en ville plutôt que de travailler aux champs, ce n’est pas seulement une question de salaire. Plusieurs facteurs se conjuguent :
1. Un métier jugé peu attractif
Le travail agricole souffre d’une image dévalorisée. Pour beaucoup de jeunes, travailler la terre est synonyme de précarité et d’absence de perspectives. Les familles poussent leurs enfants à quitter les campagnes pour “réussir en ville”, même si cela signifie rester au chômage.
2. La saisonnalité du travail
La majorité des emplois agricoles sont saisonniers : récolte, taille, éclaircissage. Cette instabilité rebute ceux qui cherchent un emploi stable avec un revenu régulier.
3. L’éloignement géographique
Les zones agricoles sont souvent éloignées des centres urbains. Les ouvriers doivent parfois parcourir 100 à 150 kilomètres pour se rendre sur les exploitations, à leurs propres frais. Sans solution de transport organisé ni hébergement sur place, les coûts et la fatigue rendent le travail peu attractif.
4. L’inflation rend le SMAG insuffisant
Avec l’explosion du coût de la vie (transport, alimentation, logement), 97,44 dirhams par jour ne suffisent plus pour vivre décemment, surtout quand il faut payer le transport et le logement. Les ouvriers exigent donc des salaires bien supérieurs.
5. Les conditions de travail physiques
Travail sous le soleil, port de charges lourdes, horaires longs (10-12 heures pendant les périodes de pointe). Le travail agricole reste physiquement éprouvant.
Les conséquences concrètes pour l’agriculture marocaine
Cette crise de la main-d’œuvre a des impacts économiques majeurs :
- Réduction des surfaces cultivées : Certains producteurs abandonnent des hectares entiers, faute de bras pour les exploiter. Dans les fruits rouges, les surfaces sont passées de 3 700 hectares en 2022 à 2 300 hectares en 2025 selon l’Association marocaine des producteurs de fruits à baies.
- Retards dans les opérations critiques : Chaque jour de retard dans la taille, l’éclaircissage ou la récolte impacte la qualité et le volume de la production. Dans l’oléiculture, la récolte tardive expose les olives à la surmaturation et aux parasites.
- Surcoûts pour les agriculteurs : Pour respecter les délais, les agriculteurs doivent surpayer la main-d’œuvre (150 DH au lieu de 97 DH), allonger les heures de travail, mobiliser des ressources supplémentaires dans des délais très courts. Cela réduit les marges et remet en cause la rentabilité.
- Perte de compétitivité : Le Maroc exporte massivement fruits et légumes. Si les coûts de production explosent, le pays perd des parts de marché face à la concurrence internationale (Espagne, Turquie, Égypte).
Quelles pistes de solutions ?
Face à cette crise, hausser le SMAG ne suffira pas. Il faut repenser en profondeur le modèle de travail agricole au Maroc. Voici des pistes de réflexion évoquées par les professionnels du secteur :
1. Faciliter l’accès au travail
- Transport organisé : Mettre en place des navettes entre les villes et les exploitations pour éliminer le frein du déplacement.
- Hébergement sur place : Installer des logements décents pour les saisonniers afin d’attirer les ouvriers de régions éloignées et de réduire les coûts.
2. Stabiliser l’emploi agricole
- Contrats saisonniers encadrés : Proposer des contrats clairs, même pour les saisonniers, avec couverture sociale.
- Diversification des tâches : Permettre aux ouvriers de travailler sur plusieurs cultures/périodes pour allonger la durée d’emploi annuelle.
3. Revaloriser l’image du métier agricole
- Campagnes de communication : Montrer que l’agriculture moderne, c’est de la technologie, de l’innovation, des emplois qui ont du sens.
- Programmes de découverte : Organiser des journées portes ouvertes, des stages pour les jeunes citadins afin qu’ils découvrent le secteur.
4. Former et qualifier
- Formation continue : Investir dans la formation des ouvriers agricoles (techniques modernes, manipulation des machines, gestion des cultures).
- Parcours professionnels : Offrir des perspectives d’évolution (chef d’équipe, contremaître, technicien agricole).
5. Simplifier les démarches administratives
- CNSS simplifiée : Faciliter l’accès à la sécurité sociale pour les ouvriers agricoles saisonniers.
- Incitations fiscales : Encourager les agriculteurs qui investissent dans l’amélioration des conditions de travail.
6. Mécanisation progressive
Investir dans des machines pour réduire la pénibilité et la dépendance à la main-d’œuvre pour certaines tâches (semis, irrigation automatisée). Mais attention : beaucoup d’opérations (taille, éclaircissage, cueillette de fruits) restent manuelles.
7. Main-d’œuvre étrangère (solution complémentaire)
Dans le Souss-Massa, certaines exploitations recrutent des migrants subsahariens. Younes Razzouki, producteur, témoigne : “L’expérience s’est avérée efficace, mais elle pose des défis sociaux et juridiques. C’est une solution complémentaire, mais je ne vois pas d’autre alternative face à la pénurie.”
L’État a aussi un rôle à jouer
Les agriculteurs ne peuvent pas tout faire seuls. L’État et les institutions ont un rôle crucial :
- Subventionner la construction de logements pour saisonniers agricoles
- Faciliter l’accès à la sécurité sociale pour les ouvriers agricoles
- Lancer des programmes de formation en partenariat avec l’ONCA
- Campagnes nationales de valorisation du métier agricole
- Simplifier les procédures administratives pour déclarer les ouvriers
Conclusion : Le SMAG ne suffit pas, un nouveau modèle s’impose
Augmenter le SMAG à 97,44 dirhams par jour, c’est nécessaire. Mais ce n’est qu’une partie de la solution. La vraie question, c’est : comment rendre l’agriculture attractive pour les jeunes Marocains ?
Le Maroc investit des milliards dans le développement agricole : 12,8 milliards de dirhams pour la reconstitution du cheptel, 2,8 milliards pour les centres ruraux, 14 milliards dans le Projet de Loi de Finances 2026 pour soutenir le secteur. Mais si personne ne veut travailler la terre, récolter les fruits, soigner les animaux, tous ces investissements resteront lettre morte.
L’agriculture marocaine est à un tournant. Il faut repenser le modèle : salaires, stabilité, conditions de travail, image du métier, formation. C’est un chantier immense, mais vital.
Car sans main-d’œuvre, pas d’agriculture. Et sans agriculture, pas de sécurité alimentaire, pas de souveraineté, pas d’avenir pour nos campagnes.



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