Des pommes de terre écrasées pour se faire entendre
Ces derniers jours, des vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux : des agriculteurs en Europe déversent des montagnes de pommes de terre sur les routes, bloquent des axes, roulent dessus avec leurs tracteurs, parfois même pour empêcher les passants d’en récupérer. Ces actions spectaculaires choquent autant qu’elles marquent les esprits.
Derrière ces images, il y a une colère profonde : prix de vente trop bas, coûts qui explosent, règles sanitaires et environnementales jugées injustes, concurrence étrangère, abattage de troupeaux… Les agriculteurs cherchent des gestes forts pour que les gouvernements et l’opinion les regardent enfin.
Une colère compréhensible, mais un gaspillage qui interroge
Personne ne peut nier la détresse d’exploitations qui travaillent à perte ou voient leur cheptel menacé par des décisions sanitaires ou commerciales. Les producteurs expliquent que ces pommes de terre ne valent presque plus rien sur le marché et qu’elles symbolisent leur travail dévalorisé.
Mais pour beaucoup de citoyens, voir de la nourriture détruite volontairement reste difficile à accepter, surtout dans un contexte où la précarité alimentaire augmente. Ces images posent une question universelle : jusqu’où peut‑on aller pour protester, sans franchir la ligne du gaspillage et du manque de respect pour les denrées ?
Et si une telle crise touchait les agriculteurs marocains ?
Au Maroc aussi, les agriculteurs subissent la pression : sécheresse, coût des intrants, fluctuations des prix au souk, difficultés d’écoulement. Les tensions peuvent monter, et des formes de mobilisation existent ou existeront. Mais notre histoire rurale, notre culture et notre religion insistent sur la valeur de la nourriture : “el khobz ma ytrama”, la nourriture ne se jette pas.
Dans la tradition marocaine, lorsqu’il y a surplus ou mévente, la première idée reste souvent de partager : donner aux proches, aux voisins, aux associations, aux internats, aux étudiants, ou vendre à prix symbolique plutôt que détruire. Cette dimension peut devenir une force dans la manière dont les agriculteurs marocains se feraient entendre.
Défendre ses droits sans détruire la baraka de la nourriture
Imaginons un autre scénario de mobilisation : plutôt que de rouler sur des pommes de terre ou des pastèques, des producteurs marocains pourraient organiser des distributions massives et visibles de leurs produits devant les préfectures, les marchés ou les grandes villes. Le message serait double :
- montrer à quel point leurs produits sont dévalorisés ;
- respecter la baraka en les offrant à ceux qui en ont besoin.
De telles actions, relayées sur les réseaux sociaux, pourraient toucher fortement l’opinion publique : la population verrait des agriculteurs responsables, attachés à leurs valeurs, qui dénoncent l’injustice des prix sans gaspiller ce que la terre a donné. Cela renforcerait leur légitimité lorsqu’ils posent des revendications économiques ou demandent une représentation politique plus forte.
Une voie marocaine : colère, oui… mais avec dignité et solidarité
L’exemple européen rappelle que la colère agricole peut rapidement devenir destructrice lorsqu’il n’y a plus de dialogue. Pour le Maroc, l’enjeu est de trouver une voie propre :
- défendre fermement la place de l’agriculture dans l’économie ;
- exiger des politiques plus justes sur les prix, l’eau, l’accès aux intrants, les marchés ;
- tout en restant fidèles à une idée simple : ne pas humilier la nourriture ni ceux qui en manquent.
Cette approche peut aussi inspirer la jeune génération : utiliser les réseaux sociaux pour documenter la réalité des fermes, montrer les difficultés, mais aussi inventer des formes d’action qui allient respect du produit, solidarité et intelligence collective.


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