De l’huile du pauvre à “l’or liquide”
Pendant longtemps, l’huile d’argan faisait partie de la vie quotidienne des familles du Souss et de l’arganeraie : Amlou, cuisine, soin des cheveux et de la peau. C’était une huile de terroir, “normale”, produite et consommée sur place. Aujourd’hui, le litre d’huile alimentaire ou cosmétique pur dépasse facilement plusieurs centaines de dirhams dans les boutiques urbaines ou touristiques.
En parallèle, les exportations ont explosé : la production annuelle d’huile d’argan tourne autour de 5 000 à 5 600 tonnes, dont une part importante est destinée au marché international, avec une croissance moyenne à deux chiffres depuis les années 2000. L’argan est devenu une filière stratégique, vitrine du Maroc, mais de plus en plus éloignée du panier de la ménagère marocaine.
Une filière tournée vers l’export, pas vers le consommateur marocain
Les chiffres montrent une filière largement orientée vers l’extérieur : l’Union européenne, les États‑Unis et l’Allemagne absorbent l’essentiel des volumes exportés, notamment pour la cosmétique et le luxe. Dans ce modèle, l’huile est souvent vendue en vrac, puis conditionnée et transformée à l’étranger sous des marques à très forte valeur ajoutée.
Pour protéger ce patrimoine, le Maroc a créé l’IGP “Argane” et encadre désormais l’exportation de l’huile en récipients de plus de 5 litres par un système de licence. Mais ces mesures restent orientées vers la qualité et la réputation internationale. Elles ne garantissent pas que le Marocain moyen puisse continuer à acheter de l’huile d’argan pure pour sa maison.
Coopératives féminines : progrès réels, revenus encore limités
Les coopératives féminines d’argan ont joué un rôle clé : elles ont donné à des milliers de femmes rurales un revenu, un statut et une visibilité. Les études montrent une réelle amélioration de l’autonomie financière et de la participation au budget du foyer.
Pourtant, les revenus restent souvent modestes par rapport au travail fourni et à la valeur finale des produits. Dans certaines coopératives, le revenu annuel moyen reste faible et les difficultés de commercialisation poussent à chercher des activités complémentaires (restauration, tourisme, artisanat) pour survivre. Autrement dit, l’image “solidaire” de la filière ne se traduit pas toujours par une amélioration significative du niveau de vie des ouvrières.
Arganiculture et recherche : vers plus de production… pour qui ?
Face à la demande mondiale et aux pressions sur la forêt naturelle, l’État et les instituts de recherche ont lancé un programme d’arganiculture : plantations d’arganiers en vergers, sélection de génotypes plus productifs et résistants, techniques intensives adaptées aux zones vulnérables.
Le projet DARED et d’autres initiatives visent à planter des milliers d’hectares supplémentaires, renforcer la résilience climatique et augmenter la productivité. Ces efforts sont essentiels pour préserver l’espèce et sécuriser la filière à long terme. La question qui se pose est simple : cette production supplémentaire bénéficiera‑t‑elle aussi au marché marocain, ou viendra‑t‑elle surtout alimenter la cosmétique mondiale ?
Et si une part de l’argan était réservée aux Marocains ?
L’argan est déjà encadré par une IGP “Argane”. L’Indication Géographique Protégée est un signe officiel de qualité qui certifie qu’un produit vient d’une zone bien définie et respecte un cahier des charges précis, tout en laissant plus de souplesse qu’une AOP. Elle vise à protéger le nom “Argane” et à valoriser le terroir, mais elle ne garantit pas, à elle seule, que le Marocain moyen puisse acheter facilement de l’huile d’argan pour sa consommation.
Rien n’empêche donc d’aller plus loin dans la réflexion. Une piste serait de créer un segment ou label dédié au marché national : par exemple, une “Argane Marché Maroc” avec un pourcentage minimal de la production réservé à l’huile alimentaire et cosmétique vendue au pays, à un prix plus stable et raisonnable.
Une autre idée serait d’inciter, par des avantages fiscaux ou des programmes de soutien, les opérateurs qui s’engagent à :
- transformer et conditionner localement ;
- vendre une partie de leur volume à des prix accessibles pour les ménages marocains ;
- développer des circuits courts (coopératives + jeunes entrepreneurs + e‑commerce).
Cela permettrait de reconnecter l’argan à son territoire et à ses premiers consommateurs historiques : les Marocains eux‑mêmes.
Opportunités pour les jeunes : marques locales et circuits courts
Ce débat ouvre aussi des perspectives concrètes pour la jeunesse marocaine. Les jeunes agriculteurs, transformateurs ou marketeurs peuvent :
- lancer des marques locales d’huile alimentaire et cosmétique, transparentes sur l’origine, le prix payé aux coopératives et le volume réservé au marché marocain ;
- développer des plateformes de vente directe entre coopératives et consommateurs urbains, en limitant les intermédiaires ;
- créer des offres combinant argan, tourisme rural, gastronomie et produits de terroir pour valoriser l’arganeraie sans l’épuiser
Avec l’arganiculture et la recherche variétale, des jeunes agriculteurs des régions adaptées peuvent aussi investir dans des vergers modernes d’arganier, à condition de le faire dans un cadre encadré et durable, respectueux des ressources en eau et de la biodiversité.
Vers un équilibre entre fierté nationale et marché mondial
L’argan est devenu un symbole international du Maroc, mais il ne doit pas se transformer en produit réservé aux seuls touristes et aux flacons de luxe. Les nouvelles normes IGP, les licences d’export et les programmes d’arganiculture montrent que l’État a pris conscience des enjeux.
La prochaine étape pourrait être d’assumer clairement un objectif : garantir que chaque famille marocaine qui le souhaite puisse trouver de l’huile d’argan de qualité à un prix abordable, tout en maintenant une filière export forte. Ce débat mérite d’être porté par les agriculteurs, les coopératives, les chercheurs et la nouvelle génération d’entrepreneurs.



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